Quatrième conférence du professeur M.A. Weggewer

Rédigé par André Cabaret - - Aucun commentaire

Un Claude François inattendu

 

Bonjour. La conférence d’aujourd’hui correspond à son titre : je vais parler d’un chanteur disparu depuis longtemps mais dont il reste des traces fortes dans les mémoires et dont on a reparlé récemment à l’occasion de l’anniversaire de sa disparition.

 

C’est chez une de mes nièces que je suis tombé sur huit CD regroupant l’œuvre de ce chanteur. Le premier titre est Belles belles belles et le dernier Jésus-Christ superstar. J’ai naturellement considéré tout cela d’un œil condescendant, voire goguenard. Je me suis même demandé si on pouvait parler d’œuvre à ce sujet. Chanteur populaire, Si j'avais un marteau, quantité négligeable de la culture française, Cette année-là, bof-bof, J’attendrai, oui, longtemps !… Ma nièce ne l’a pas connu vivant, mais elle a été initiée par sa mère qui, elle, vouait une profonde admiration pour son Cloclo. Pas une fan au sens strict du terme, mais une admiratrice sincère. La preuve : elle avait acheté les huit CD pour sa fille !

Le hasard a voulu que presque en même temps je tombe dans une librairie sur le bouquin d’un certain Philippe Chevallier, intitulé : La Chanson exactement, avec un sous-titre intrigant : L’Art difficile de Claude François. Par pure curiosité, je l’ai acheté, et je l’ai lu, et, dans la foulée, j’ai emprunté les huit CD à ma nièce, et je les ai tous écoutés ! Oui, dans l'ordre, l'un après l'autre. J’en vois dans l’assistance qui esquissent un sourire : tant qu’à faire, ma curiosité aurait pu se porter sur un sujet plus digne d’intérêt. Aznavour... ou Barbara… ou Gims ex-Maître... Eh bien, non, et qu’on se détrompe : ça valait le coup.

Monsieur Chevallier n'est ni un fan survolté, ni un hurluberlu illuminé ; il est philosophe et travaille à la Bibliothèque nationale de France. Ce qu'il a écrit est un essai dans lequel (je cite la quatrième de couverture) « en élaborant la notion de "forme moyenne" (on) tente de percer l'énigme de ce qui se tient entre le grand et le petit, en ce juste milieu qui se révèle un sommet d'exigence et de rigueur ». Diable ! De qui parle-t-on ? De « l'idole des moins de dix ans » ? D'un artiste « pour cuistres et midinettes, escroc et imposteur » ? Du gugusse à paillettes sautillant « au milieu de Clodettes à peine vêtues » ? On peut dire cela. Ou autre chose. Redevenons sérieux. Et éliminons d'emblée deux sortes de considérations. Et de un, on ne rit pas quand je prononce le mot artiste accolé à Claude François, car c'en était forcément un, sinon il n'aurait pas atteint le notoriété qui fut la sienne. Et de deux, on met de côté l'aspect le plus dérangeant du dit artiste, à savoir son caractère exécrable, sa volonté de pouvoir, ses exigences capricieuses, son goût pour les jeunes filles, bref tout ce qui fait que sa personnalité recèle quelque chose de douteux, de malsain, voire de répulsif. Comme pour toutes les gloires passées, il reste son œuvre. J'ai donc écouté les chansons à l'occasion de multiples déplacements en voiture. Disons-le tout net : sur l'ensemble, il n'y a pas grand-chose de transcendant. Rien qui approche Ces gens-là, La Bohème ou L'Aigle noir… encore moins une certaine Supplique… ! Mais, néanmoins, il y a dans la masse des « chansonnettes sans intérêt » des pépites que j'ai été fort étonné de découvrir, et des pépites relativement nombreuses, qui, bien entendu, ne font partie ni des tubes, ni des faces A des anciens 45-tours. L'impression d'ensemble, j'y reviens, corrobore la thèse élaborée par Philippe Chevallier : durant toute sa carrière, Cloclo a privilégié la chanson simple, que d'aucuns qualifient de simplette, directe, sans fioritures et toujours insérée dans le cadre strict des trois minutes plus ou moins quelques secondes. C'est cette forme moyenne dans laquelle paroles, orchestration et interprétation se mêlent en un tout qui est immédiatement accessible au profane, qui ne cherche pas la bravoure, l'outrance, le grandiose, l'extravagance ou l'expérimental, qui bénéficie du meilleur apport de musiciens professionnels bien rodés et qui apparaît d'un coup comme transparente, évidente, facile et suffisante.

Tous ceux qui ont collaboré avec lui ont dit que Claude François était un travailleur acharné, infatigable, mais usant pour son entourage. Et il travaillait quoi ? La recherche du bon sujet, la mise en forme adéquate de ce bon sujet, l'équilibre entre trop d'instrumentation et pas assez. On lui a reproché d'adapter des chansons anglo-saxonnes, de ne rien créer d'original, de se répéter de titre en titre, de n'avoir rien d'autre à offrir que des sautillement et des partenaires certes mignonnes mais un peu vaines. J'avoue : dans la masse des titres, il yen a que j'ai eu du mal à écouter jusqu'au bout. Le Nabout twist, Mashed potatoes, Héloïse, Aïda, Je suis un homme ou Serre-moi,griffe-moi me sont restés sur l'estomac… Des dizaines d'autres m'ont fait l'effet que m'ont toujours fait les chansons entendues à la radio et classées sous l'étiquette de « variétés » : ça se laisse écouter, ça ne pisse pas loin et ça ne casse pas trois pattes à un canard, tout en restant de l'honnête production qui ne se veut ni géniale ni trop commerciale. Bref, du tout venant. De Johnny à Cabrel, de Dutronc à Lama, de Sanson à Lara, de Montand à Croisille, de Vartan à Nougaro, on navigue dans une certaine qualité tant au disque que sur la scène. En tant que scientifique, je ne peux m'empêcher de sérier les éléments et de les classifier. La liste que je viens d'énumérer se situe dans un médium de qualité. Il y a des artistes qui, à mon sens et pour mon goût, se classent au-dessus, voire nettement au-dessus, et d'autres qui se classent en dessous et même nettement en dessous. Il est de bon ton en France de railler un certain type d'artistes, tels que Hervé Vilard ou Michelle Torr, Mireille Mathieu ou Gérard Lenorman, et même Adamo ou Macias, qui, n'en déplaise à nos moqueurs médiatiques, ont fait une carrière internationale plus qu'honorable, mais qui, chez nous, sont moqués, caricaturés, vilipendés. Certains artistes échappent à cela soit par leur aisance naturelle ou leur façon d'être « hors système tout en y étant sans y être vraiment » qui en impose : Souchon, Voulzy, Christophe, Le Forestier, Hardy, Bashung, Renaud, Goldmann ; soit par leur mode de fonctionnement en circuit parallèle : Anne Sylvestre, Gilles Servat, Colette Magny Lény Escudéro, GiedRé pour ne pas en citer trop.

Et Claude François alors ? Il a voulu de tout son être, de toutes ses forces s'afficher en haut du hit parade, se mesurant à Hallyday et Bécaud, Aznavour et Sardou, et, par ses tours de chants, son sens du spectacle, son incroyable vitalité et parfois ses outrages, il a été un showman exceptionnel. On sait qu'il lui fallait sortir régulièrement un disque pour être tout le temps présent sur les ondes et sur le marché. Certains disques comportaient un succès indéniable, d'autres faisaient un bide. Je ne citerai ni les uns, ni les autres. Or il n'est plus là…

J'ai écouté ses chansons. Très vite un tri s'est opéré. Ayant éliminé les deux tiers des titres, j'en ai conservé un bon tiers parmi lesquels j'ai repéré des perles comme je l'ai déjà dit. Et voici mes remarques.

Première remarque. À l'écoute de quelques chansons peu connues, je n'ai pas pu m'empêcher de m'exclamer : « Ma parole, mais il n'a pas fait que de la soupe : il y a des trucs vraiment bien chez lui ! » Qui connaît Toi, tu voudrais ? Et Anne-Marie ? Ne pars pas ? Aussi loin ? Geordie ? Dis-moi quand ? Terry ? Et même Monsieur le businessman… ?

Deuxième remarque : il est à ma connaissance le seul chanteur qui ait utilisé des bruitages, généralement en ouverture et/ou en conclusion de ses chansons. Bruits de vagues : Pauvre petite fille riche ; bruit de moteur : De ville en ville ; tonnerre et pluie : Après tout ; vent qui souffle : Mais tout ça c'était hier ; vagues+vent+mouettes : Ne pars pas ; bruits mécaniques : Le Jouet extraordinaire ; cris d'animaux : Le petit canard ; bruitages électroniques : Le Martien ; vent d’orage et bruitages électroniques : Disco météo...

Troisième remarque. Je ne suis ni un spécialiste de la chanson, ni un spécialiste en musique. Je peux parler des polymères biosourcés ou thermoplastiques, mais je serais incapable de fournir une analyse comme celle-ci due à Philippe Chevallier quand il parle de la chanson Joue quelque chose de simple, qu'il tient en grande estime pour son orchestration savante : « L'introduction tient en trois accords majestueux joués par un duo de cordes et piano présent tout au long du morceau. Nous sommes en majeur, tonalité à la clarté trompeuse, comme l'indique un diapason volontairement imprécis qui se situe en fait entre majeur et mi bémol majeur.  Des trames de violons apparaissent en arrière-plan à mesure que l'on approche du pré-refrain dont la modulation en si mineur, même si elle est courte, marque un premier changement et accentue la tristesse sans briser la douceur de l'ensemble »… En revanche, je sais repérer une orchestration recherchée, une construction sortant de l'ordinaire, un thème peu abordé. Je reviendrai sur ces trois aspects.

Quatrième remarque. En prêtant une oreille attentive à quelques-unes des chansons que j'avais sélectionnées, je n'ai pas pu m'empêcher de m'exclamer derechef :« Mais, mon salaud, c'est que tu chantes bien ! » Et en effet, il savait chanter, en articulant correctement, en modulant sa voix, en étant expressif là où c'était nécessaire et swingant là où ça s'imposait. Quelques exemples : L'histoire irlandaise, Même si tu revenais, Olivier pour ce qui est du chant et de l'émotion ; Je danse, Sois fier, sois droit, Du pain et du beurre pour ce qui est du rythme et du punch. D'accord, ce ne sont pas à proprement parler des chefs d'œuvre. Mais Les Blés de Jacques Brel, Lèche-cocu de Brassens, Il pleut d'Aznavour, Les filles longues de Ferrat, Les Punaises d'Anne Sylvestre est-ce que ce sont des chefs d' œuvre ? Pas que je sache. Alors !

Il avait une diction parfaite, pour ce qui est de l'enregistrement des titres en studio. Autant, comme le souligne Philippe Chevallier, il n'était pas très bon acteur quand on le voyait à la télévision interprétant tel ou tel tube, autant il avait l'art et la manière de faire passer une émotion, de faire sentir qu'il souriait en évoquant un moment heureux, tendre ou délicat ; qu'il était contrit en évoquant un moment douloureux ; qu'il était touché par un souvenir. Et pour ce qui est du chant proprement dit, si l'on ne tient pas compte de ses propres affirmations comme quoi il n'aimait pas sa voix, force est de reconnaître qu'il savait s'en servir de cette voix. On peut mettre bon nombre de chanteurs au défi de s'attaquer à un titre comme Les Magnolias, surtout vers la fin où la voix grimpe dans le suraigu...

Cinquième remarque. Dans certaines chansons, Claude François utilise deux ou trois… je ne sais pas comment appeler ça : trucs ? procédés ? moyens ? astuces ? Effets ?... Oui, je crois que « effets » est le terme qui convient le mieux.

Premier effet : ce que Philippe Chevallier appelle « coup de glotte ». une sorte de bruit de gorge entre râle et raclement, qui souligne à l'attaque d'un mot l'importance de ce mot, ou le sentiment qu'il traduit, ou l'émotion que ressent le chanteur. C'est en tout cas un son plus ou moins insistant qui accentue le passage vocal. Je ne connais pas d'autre chanteur ou chanteuse recourant à cette façon de mettre une syllabe en valeur. Cloclo utilise ce truc avec parcimonie, mais chaque fois avec bonheur (lister les chansons serait fastidieux). Autre petit truc : un léger rire, retenu, juste avant une phrase à souligner (tout en soulignant la complicité avec l'auditeur) ; il le fait dans L'histoire irlandaise, dans Le jouet extraordinaire. Et encore : un soupir, ou une respiration accentuée, à l’attaque d’un mot, à la fin d’une syllabe...

Deuxième effet : la rupture. Parfois entre le couplet et le refrain, alors que l'orchestre joue au complet, presque fortissimo, et que la voix du chanteur est à son maximum, le silence s'instaure brusquement. Un silence plus ou moins court que vient rompre la reprise par la voix, ou par les instruments, ou par les deux mêlés, soit aussi fortissimo, soit moins. L'effet est garanti. Cela a l'avantage de créer un suspense, de mettre une nouvelle fois en valeur ce qui va suivre, d'éviter que la chanson se déroule d'un bout à l'autre sur le même rythme et avec la même intensité ( ce qui s'apparente à « l'effet soupe »). Cet effet de rupture est flagrant dans Après tout, Un jour ou l'autre, Menteur ou cruel, Une petite larme m'a trahi, Mais tout ça c'était hier, Le Mal-aimé, Avec la tête, avec le cœur (intéressante cette dernière : à la fin du couplet : rupture, silence, puis reprise avec la voix seule : « Il a dit... » et sur le « oui » apparaissent des voix de choristes et des instruments, avec l'arrivée subtile de la percussion ; ce n'est peut-être pas du grand art, mais c'est drôlement bien fichu!) ; citons encore Jamais un amour, Et pourtant le temps passe ; et même Sois fier, sois droit, où, juste avant le refrain, la dernière phrase du couplet est martelée avec seulement un coup à la batterie sur chaque syllabe.

Troisième effet : la double voix. Souvent, et sans que cela soit perceptible à la première écoute, il double sa propre voix. Une méthode (je me réfère à un article du web) qui « consiste à chanter cette deuxième voix parallèle à la tierce, soit avec un intervalle de trois notes, donc au-dessus ou en dessous de la tonalité de la mélodie ». Une autre méthode consiste à refléter la seconde voix par rapport à la première : si la première monte, la seconde descend, et vice versa. D’autres l’ont fait : Adamo dans Accroche une larme aux nuages ; Aznavour dans Mes amis, mes amours mes emmerdes ; mais c’est plus rare. Dans les chansons de Cloclo, les deux voix sont si intimement mêlées qu'il est difficile de les distinguer, et l'on en capte une qui paraît la principale quand, par un glissement subtil, c'est l'autre qui se laisse deviner, si bien qu'on ne sait plus laquelle développe véritablement la mélodie qui pourtant demeure parfaitement claire, saisissable et répétable même par un profane comme moi. Comme s'il n'y avait qu'une seule voix et une seule ligne mélodique. Il a introduit cela très tôt dans son répertoire. Si je ne me trompe pas, le premier cas est Moi, je voudrais bien me marier : sur le refrain, les deux voix sont encore très distinctes. Elles le seront beaucoup moins plus tard dans J'y pense et puis j'oublie. Deux effets s'y combinent. La première phrase du refrain, qui est le titre de la chanson, est entonnée, après un silence brusque, a capella pour ce qui est des deux premiers mots, et, immédiatement, les deux voix du chanteur se modulent l'une l'autre en se confondant. Cette technique n'a rien à voir avec le support d'un chœur, qu'il soit masculin, féminin ou mixte, venant renforcer la mélodie, mais elle donne plus d'ampleur au chant, cela sonne « plus orchestral » et cela fait contraster le refrain polyphonique avec le couplet à une voix. On la retrouve dans : Chaque jour c'est la même chose, Une petite larme m'a trahi, Nina Nanna...

Sixième remarque. Pour ce qui est de l'ampleur, justement, Claude François est un des rares chanteurs qui peut se permettre de partir dans ce que j'appelle des envolées lyriques, où la voix s'étend dans les registres du grave à l'aigu, acquiert de la puissance et assure de longues tenues. Un de ses premiers essais est je pense dans Pauvre petite fille riche et le dernier dans Alexandrie, Alexandra. Entre « ce soir on s'est aimé pour la première fois » et « les sirènes du phare d'Alexandrie » le principe n'a pas changé, même si la technique s'est améliorée. Au fil des titres on retrouve ces montées en puissances vocales dans : Je sais (qui se termine fortissimo par un « Je t'aime » répété sept fois), Après tout, Aussi loin, Tout ça c'était hier, Ce monde absurde, Mon cœur est une maison vide, Même si tu revenais (dans ces deux chanson, quelle atmosphère si particulière, créée tant par la voix que par l'instrumentation...), Où tu veux, quand tu veux, Un jour ou l'autre, Un monde de musique, Le Musée de ma vie, Toi tu voudrais, Terry, Quand un bateau passe, Je t'aime trop toi, Le Chanteur malheureux et naturellement Les Magnolias où la montée dans les aigus à la fin de la chanson est assez impressionnante. Il y a eu ce qu'on a appelé « les chanteuses à voix » : Edith Piaf, Mireille Mathieu, Nicole Croisille ; puis les nouvelles : Céline Dion, Hélène Segara, Lara Fabian, Nolwenn Leroy, Chimène Badi, Natasha St-Pier. Parmi les chanteurs, c'est plus rares : après Ferrat et Ferré, on décompte Florent Pagny, Patrick Fiori, Patrick Bruel, Serge Lama sans oublier notre Johnny national qui savait chanter quand il ne hurlait pas, et, soyons juste : Adamo et Aznavour avaient cette capacité aussi. Claude François était tellement catalogué variétoche et paillettes qu'on oublie de le considérer comme un « chanteur » avec ou sans voix. C'est bête… et pourtant, pour ceux qui ne détestent pas d'emblée sa voix, son timbre, sa diction, il y a des titres qui révèlent un professionnel à la fois aguerri et sensible, sachant moduler son phrasé et transmettant une émotion sans fard. Citons au hasard : Miss Felicity Gray (étonnant texte qui met en scène l'équivalent d'une sorte de Landru au féminin) ; En souvenir (où la voix au tout premier plan est accompagnée par une instrumentation presque dissoute dans le lointain) ; Les Choses de la maison (à la percussion nourrie) ; Comme les autres (toute de nostalgie) ; Au coin de mes rêves ; Les Moulins de mon sœur (le tube de Michel Legrand) ; Tu n'as pas toujours dis ça ; Chante, pleure (une complainte déchirante)...

Septième remarque. « Variétoche et paillettes » égale « chansonnettes débiles pour midinettes ». Or si l'on se penche sur les thèmes abordés par le chanteur, on ne peut que s'étonner du peu de considération qu'on lui a accordée. Un yé-yé, ça va de soi, ne peut que se cantonner au répertoire de « l'amour/toujours » magnifié ou contrarié. Qu'il soit capable de parler d'autre chose est inenvisageable. Alors trions un peu. La paternité, par exemple. Voilà un thème assez peu traité, et pourtant Cloclo, dont on sait les différends qu'il a eus avec son papa et les difficultés qu'ils a eues d'assumer sa propre paternité, l'aborde dans plusieurs chansons : Sois fier (où un mauvais garçon ne suit pas les conseils de son père), Le téléphone pleure, Toi et moi contre le monde entier, Dors petits homme, Le Jouet extraordinaire et Parce que je t'aime mon enfant qui traite de la paternité et du divorce. Le thème de la mère ou de la maternité est abordé aussi, plus discrètement : Maman chérie, Anne-Marie, Donna-Donna, Ninna-Nanna, Geordie, et puis Ève qui est tout simplement un hymne à la féminité… Avec un léger pas de côté, voici que le chanteur aborde le thème de l'adoption avec Olivier, sobrement interprétée et orchestrée, pleine de retenue et d'émotion. À l'inverse, il faut écouter Dans les orphelinats, pleins de poupées qui « n'ont jamais dit "papa, maman" »… Comme il se doit, ces titres n'ont jamais fait l'objet d'aucune promotion radiophonique ou télévisuelle… D'une manière plus générale, la condition humaine est évoquée à travers certains titres : La vie d'un homme, Et pourtant le temps passe, Jeu dangereux, Et je cours je cours, La solitude c'est après, Le spectacle est terminé, Dans les orphelinats, Chaque jour c'est la même chose, Dans une larme… Dans un genre très différent, notons Ce monde absurde, brocardée à sa sortie car impensable pour un yé-yé. Qu'on en juge : les préoccupations de 1965, mentionnées dans le texte, restent inchangées de nos jours : l'inquiétude écologique, la peur de la bombe, les différences de civilisations, les frontières artificielles, un appel au retour à la nature. La chanson a été éclipsée par Même si tu revenais sur le même 45-tours, qui a aussi fait passer inaperçue la très belle complainte de Geordie où une mère supplie un juge d'épargner son fils qui a eu le malheur d'aimer la fille du roi et qui sera pendu (par une chaîne en or) pour ce crime de lèse-majesté (une chanson où, entre parenthèses, il n'y a ni vers ni rimes rimes, mais seulement des phrases narratives!)… Le métier lui-même constitue le thème central de plusieurs chansons, par exemple : Le Magicien. Les déplacements incessants : De ville en ville. La fatigue du tour de chant : Six jours sur la route, et la lassitude qui lui succède : Le spectacle est terminé, La Solitude c'est après. Le choix de demeurer en France : Moi je suis français, sur un rythme de ritournelle western. L'autodérision de l'artiste-homme d'affaires : Monsieur le businessman, une vraie caricature de Cloclo himself ! D'autres textes abordent les peurs de la nuit : Mais quand le matin, par exemple.

Cloclo était hanté par l'idée de la mort, ce qui ne l'a pas empêché de produire Amoureux du monde entier, où un vieux sage prodigue ses conseils avant de trépasser ; et Terry qui met le chanteur face à la disparition d'une jeune fille à qui il demande de l'attendre « à la porte du paradis » ; et Chante, pleure, dans laquelle il craint de « ne jamais revoir le mois de mai »…

On s'est gaussé de lui à l'envi et on l'a catalogué dans le registre « bêta » comme si les paroles de ses chansons relevaient d'un niveau de CE1 ou sombraient dans l'insipide, le mièvre et le cucul-la-praline. Or, prenons cinq phrases au hasard : « Viens à la maison, y'a le printemps qui chante » ; « Le lundi au soleil, c'est une chose qu'on n'aura jamais » ; « Le téléphone pleure quand tu ne viens pas » ; « Les sirènes du port d'Alexandrie chantent encore la même mélodie ». ; « En souvenir de ces matins que le plaisir ensoleillait ». Abordées comme ça, sans préjugés ni musique, comportent-elles quelque chose de déshonorant ? De scandaleux ? De stupide ou de rébarbatif ? Sont-elles mal construites ? Visent-elles uniquement des demeuré(e)s et des attardé(e)s ? Doit-on les jeter à la poubelle sous le seul prétexte qu'elles sont prononcées par Cloclo ? Faisons un effort et imaginons que la première soit chantée par Michel Fugain ou Claude Nougaro : n'entendons-pas déjà d'ici les louanges adressés à cette « image audacieuse », à cette « formulation si inventive », à « cette simplicité tellement évocatrice » ? Prêtons la deuxième à Michel Polnareff ou à Bashung. Personne ne trouve ça niais ou débile ? Alors, d'accord. Passons à la troisième chantée par Nino Ferrer, Patrick Bruel ou Gendji Girac : rien à redire, c'est de la belle ouvrage ! Allons plus loin : la quatrième avec la voix de Serge Lama, de Florent Pagny, de Michel Sardou ou de Calogero: quelle poésie ! Quelle puissance ! Quelle beau texte ! Quelle interprétation ! Quelle formidable chanson où sont « naufragés les papillons de ma jeunesse » : excellent ! Génial ! Que dis-je génial : carrément génialissime !! Je laisse imaginer les réactions si Aznavour avait chanté la cinquième… Mais dans la bouche de Cloclo, non, c’est niais, c’est nunuche, c’est nul.

Je suis prêt à prendre les paris.

On l'a aussi catalogué dans le style yé-yé. Au départ, incontestablement, il s'y inscrivait à fond. Si on prend les premières chansons, c'est du classique : deux ou trois couplets, une coda avec saxophone solo, derniers couplet/refrain. Petit à petit, le registre a changé, notamment dans l'accompagnement. Là où on s'attendrait à une batterie et une percussion omniprésentes, ces dernières ont commencé à jouer non seulement un rôle rythmique, mais aussi un rôle dans la création d'ambiances. Parfois même elles s'effacent presque complètement. Et l'on aboutit à des chansons comme Geordie (avec réverbération de la voix au début et à la fin), Ce monde absurde (avec une progression orchestrale en crescendo), Pauvre petite fille riche (qui tranchait sur tous les Johnny Hallyday, Eddy Mitchell [à part Toujours un coin qui me rappelle]), Monty ou Richard Anthony (jusqu'à Écoute dans le vent), Olivier (sobre et sonnant juste), Mais combien de temps (avec une fin ô combien surprenante), et les étonnantes Même si tu revenais ou Quand un bateau passe. Dans la première, l'atmosphère créée par un accompagnement totalement inédit et original pour une chanson de variété est vraiment remarquable (un contresens total a été commis lorsqu'on a réédité ce titre en formule disco : plus d'atmosphère, plus de poésie, seulement du rythme : un massacre idiot...) ; quant à la deuxième, avec son passage central tout en vocalises poignantes, elle se situe très loin de la monotonie à 2 ou 4 temps du rock, du pop, du disco ou du yé-yé et de la « variété » en général !

Suis-je naïf ou sacrilège en disant cela ? Je l'ignore, et peu importe !

Il est temps de conclure. Avec un petit jeu. On a pu constater qu'à deux ou trois exceptions près je n'ai cité aucun des tubes de Claude François, voici donc une petite question piège : quels sont les mots qui reviennent le plus souvent dans ses chansons, tous titres confondus ? Ce n'est ni amour, ni je t'aime, ni toujours. N'en déplaise à beaucoup, il s'agit du verbe pleurer, des pleurs, et de ce qui en est le corollaire : les larmes… Quelques titres les mettent en valeur d'emblée : Le temps des pleurs, Pourquoi pleurer sur un succès d'été, Dans une larme, Une petite larme m'a trahi… Ces vocables reviennent très régulièrement au fil des couplets et des refrains, au point d'en devenir une sorte de gimmick dont la récurrence en dit long sur l'inconscient de l'artiste... Comme aurait dit l'autre, et ce sera le mot de la fin : étonnant, non ?!

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